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La première impression : un biais cognitif inconscient

Ce texte fait partie d’une série portant sur les biais cognitifs.



En tant qu’Occidentaux, nous avons tendance à nous appuyer sur l’apparence faciale pour porter un premier jugement sur quelqu’un, notamment un jugement de confiance. Notre première impression d’une personne se forme ainsi à partir des caractéristiques physiques de son visage. L’existence d’un consensus social dans les jugements portés sur des individus partageant certains traits faciaux permet de croire que, lorsqu’elles sont perçues par différents observateurs, ces caractéristiques mènent assez systématiquement à des jugements similaires (Melissa Carré, 2021).


Un réflexe impossible à inhiber


Lors d’une première rencontre, nous sommes d’abord exposés à un nouveau visage. La perception de ses différents aspects contribue rapidement à la formation de notre première impression. Cette dernière se produit de manière automatique, sans qu’on en ait conscience ni qu’on puisse l’inhiber.


Il s’agit en fait d’un réflexe, c’est-à-dire que nous n’avons aucun effort cognitif à fournir. Cette première impression peut alors être utilisée comme heuristique (ou raccourci cognitif) pour juger de la confiance qui peut être accordée à la personne et répondre à des questions complexes, comme celles que se pose l’évaluateur lors d’une entrevue d’embauche.


Ce qu’en dit la recherche


Les visages, et particulièrement les informations qu’ils transmettent, ont attiré l’attention des premières études en psychologie, que ce soit sur la détection d’émotions ou la déduction de traits de personnalité.


Si la recherche actuelle reconnaît que le visage est le véhicule des émotions, elle considère toutefois qu’il ne traduit pas la personnalité. Les chercheurs se concentrent plutôt sur les mécanismes qui nous mènent à formuler des jugements à partir du visage. Ils s’intéressent ainsi à ce que nous appelons la « formation d’impressions ».


Les travaux de Nikolaas N. Oosterhof et Alexander Todorov en 2008 nous informent sur la première impression fondée sur le visage de notre interlocuteur.


Dans leur travail, ces chercheurs ont d’abord identifié et répertorié une grande variété de traits psychologiques spontanément utilisés pour catégoriser des visages émotionnellement neutres, tels que l’attirance, la sociabilité, l’agressivité et la dominance, pour ne mentionner que ceux-là.


Ils ont ensuite soumis ces jugements à une analyse de composante principale. Les chercheurs ont ainsi démontré que les jugements sociaux peuvent être regroupés sous deux dimensions orthogonales :


· la valence émotionnelle, soit l’habileté à percevoir le caractère positif ou négatif de notre état émotionnel à partir de notre visage, et plus particulièrement de notre sourire;


· la dominance, laquelle serait associée à des traits masculins et de maturité faciale résultant du vieillissement du visage.




Figure 1 : Exemples de visages à l’expression neutre.


Des exemples de jugements basés sur les traits


Il serait difficile de dresser une liste exhaustive des variations possibles des caractéristiques faciales chez des individus adoptant une expression neutre. Cependant, on peut constater que la forme de la bouche a une forte incidence sur le jugement de confiance formulé à l’égard d’une personne : plus le visage est perçu comme étant fiable, plus la ligne entre les lèvres semble avoir la forme d’un U, et réciproquement. Cette caractéristique associée au visage fiable rappelle la courbe qui se dessine sur le visage d’une personne qui sourit. Il est donc possible de penser que nous percevons le visage fiable comme celui d’une personne contente.


Le fait de considérer qu’une personne contente est une personne fiable découle bien sûr d’une généralisation. C’est parce que certaines caractéristiques faciales (p. ex. la ligne des lèvres en forme de U) évoquent des expressions émotionnelles universelles (comme le sourire d’une personne contente) que ce type de généralisation s’opère et teinte notre jugement. Inconsciemment, nous jugeons que, si une personne est contente, elle est forcément aimable et donc fiable, ce qui, évidemment, n’est pas toujours vrai !


D’autres exemples de traits faciaux influant sur le jugement de confiance porté sur une personne à l’étape de la première impression ont été donnés par les chercheurs :


- Plus les traits se rapprochaient de l’expression de la colère, plus le visage était perçu par les observateurs comme étant peu digne de confiance (ou dominant).


- Plus l’écart entre les yeux et les sourcils augmentait, plus les traits faciaux s’apparentaient à ceux d’un bébé, et donc étaient perçus par les observateurs comme ceux d’une personne digne de confiance.


De façon générale, il existe un consensus social : la majorité des observateurs perçoivent l’expression de la colère sur un visage comme inversement proportionnelle au degré de fiabilité. Autrement dit, le visage de droite sur la figure 1 serait probablement perçu comme étant celui d’une personne peu fiable. Inversement, plus un visage donne l’impression que la personne est contente, plus il a de chances d’être catégorisé comme fiable. Ce serait le cas, par exemple, du visage de gauche sur la figure 1 ; le jugement porté par la plupart des observateurs sur la personne à il appartient serait probablement positif.


Quelle leçon en tirer ?


Lorsque nous observons un visage, nous pouvons en dégager différents types d’informations qui nous renseignent sur la personne elle-même et sa situation (p. ex. la classe d’âge, l’appartenance à un groupe de la population ou l’état émotionnel). Cette capacité à détecter et à interpréter des informations à partir du visage est innée et se développe tout au cours de la vie. C’est pourquoi les enfants s’intéressent particulièrement aux visages d’adultes, et les adolescents et les adultes sont plus aptes à interpréter les visages de leurs pairs.


Ce qui est extrêmement intéressant, c’est la constance de nos jugements observée dans l’étude de Oosterhof et Todorov[1]. En effet, pratiquement tout le monde dénote les mêmes caractéristiques dans un visage et y associent le même jugement.


M. Carré (2021) souligne que « contrairement à la recommandation énoncée dans l’expression ‘’il ne faut pas juger un livre à sa couverture’’, la majorité d’entre nous infère rapidement et sans effort des traits de personnalité en se basant uniquement sur l’apparence du visage » (Bar et al., 2006; Walker et Vetter, 2009; Willis et Todorov, 2006). En d’autres mots, chacune de nos rencontres est susceptible d’être teintée par ce biais cognitif inconscient qu’est la première impression.


Le jugement de confiance représente une des principales dimensions des jugements sociaux formulés sur la base d’une première impression, celui-ci pouvant expliquer plus de la moitié de la variance totale des évaluations faites à partir de visages (Oosterhof et Todorov, 2008).


En contexte de recrutement, cela peut avoir un impact direct sur la confiance que vous accordez à un candidat lors d’une première entrevue. Méfiez-vous de votre première impression ou, du moins, apprenez à la minimiser. En prenant conscience de ce possible biais cognitif dans votre processus de sélection, vous vous assurerez de donner sa chance à chaque visage rencontré, peu importe ses traits.

[1] Oosterhof, Nikolaas N. et Alexander Todorov (2008). The functional basis of face evaluation. Proceedings of The National Academy of Sciences, 105(32), 11087-11092.

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